Le tourisme politique a colonisé les camps no border

Publié le par Ian

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Force est de constater que les camps no border, s'ils avaient vocation au départ à créer des possibilités d'actions radicales sur la problématique des frontières et du contrôle, ont pris lors des derniers camps une tournure plutôt woodstock.

La mise en place de camps autogérés aux frontières de l'Europe, mais également en d'autres lieux symboliques de la guerre que l'Europe livre au migrants, devait avoir pour objectif de créer des espaces temporaires d'autonomie dans lesquels pouvaient être entrepris des actions ne pouvant pas être menées en temps ordinaire. Effectivement, la concentration temporaire de centaines d'activistes a non seulement pour objet de créer les possibilités d'une rencontre et d'un partage des connaissances et pratiques en terme de lutte contre les frontières, mais aussi et surtout de permettre de prendre d'assaut certains lieux incarnant le management de l'immigration par les institutions nationales et internationales (locaux des polices aux frontières et gardes-côtes, prisons pour étrangers, postes-frontières et ports, préfectures, ministères, locaux Frontex, centres d'information Schengen...). Par des actions de sabotage ou des actions symboliques, mais qui ont tout au moins la volonté d'entraver la bonne marche des institutions visées.

Or ce qu'on a pu constater avec les camps no border de 2009, c'est la prédominance des associations et acteur/trices de la gestion humanitaire de l'immigration, voire de militant.e.s bourgeois.es, altermondialistes bien-pensant.e.s ou simples touristes politiques, c'est-à-dire de personnes de bonne volonté, mais pas prêtes à proposer une remise en question radicale des structures du pouvoir à l'origine du contrôle et surtout hostiles à toute forme d'action directe.


C'est ainsi qu'à Lesvos (île grecque, août 2009), on a pu se rendre compte une fois sur place que l'immense majorité des anarchistes grec.que.s avaient pris la décision de boycotter le camps no border. Consensus avait été pris avant notre arrivée pour que l'action directe et l'initiative personnelle n'aie pas l'adhésion du camp. Aucune action d'envergure n'a donc pu être entreprise durant toute la durée du camp, faute de participant.e.s. D'autres personnes présentes livrent exactement le même constat :

Nous ne sommes pas entièrement sûrs pourquoi le camp a été appelé, mais il a été organisé en grande partie par des groupes d'activistes grecs extérieurs au réseau no border, en lien avec des groupes allemands. Ici le premier problème avec le camp a surgi. A notre arrivée nous avons remarqué la majorité écrasante d'allemands (même la cuisine - pour nous le meilleur aspect organisé du camp - avait voyagé depuis l'Allemagne!) et le manque total d'informations quant aux cibles et ce que nous pourrions faire dans l'île. Il a bientôt transpiré que la plupart des anarchistes grecs avaient boycotté le camp en raison de l'animosité avec le principal groupe d'organisation grec (le socialiste 'alpha-kappa') et avec le petit nombre des activistes de Lesvos qui étaient entièrement surmenés et préoccupés, il a semblé que personne ne savait rien de ce qu'il se passait.

[...]

La plupart d'entre nous est venue en s'attendant à des actions dans le style "décembre-grec", mais chaque cible que nous avons trouvée était hors d'atteinte pour une raison (légitime) ou une autre. La semaine a consisté en une quantité de longues manifestations d'agitation d'affiches au soleil et la plupart de temps sur la plage. Nous nous sommes sentis inutiles et frustrés. Chaque fois que la confrontation a surgi (ce qui n'est pas difficile avec les flics grecs) il ne manquait pas de figures socialistes paternalistes auto-désignées pour crier "tout le monde s'asseoit!" ou demandant une négociation. À un point mémorable, alors que nous avons été chargés par des flics maniant la matraque devant les portes de la prison (de Pagani) et que tous commencaient à courir, on nous a ordonné de "courir maintenant"! Il y avait une douzaine de réunions par jour, des pires que nous n'ayons jamais supporté, suspendues parfois avec pour seule décision de se réunir à nouveau après une heure.

Source : http://www.lasthours.org.uk/articles/no-border-camp-at-lesvos/


Les assemblées générales, qui suivaient en général une longue matinée de farniente sur la plage, prenaient l'apparence de talk-shows au cours desquels les animatrices transformaient momentanément leurs interventions en one women-shows excités et totalement incompatibles avec les modes d'expression anti autoritaires et anti hiérarchiques que nous prônons. Les anarchistes de Mytilène (chef-lieu de l'île), si tant est qu'on puisse les appeler ainsi, semblaient davantage vouloir protéger leur squat et tenir compte de la quiétude des habitant.e.s, que prendre part à nos projets. Les actions plus radicales quant à elles, étaient systématiquement tuées dans l'oeuf sous couvert de réalisme, tandis que la volonté de rester anonymes de certain.e.s était aggressivement rejetée par la plupart : "we don't want your life-style" (parlant des masques et des habits noirs).

Une chose qui nous a fortement choqué est l'entrée en négociation des groupes organisateurs  du camp pour obtenir de la part des autorités des laissers-passer pour les migrant.e.s, afin que ceux-ci puissent quitter Pagani et prendre le bateau pour Athènes. Chacun sait combien la prise d'empreintes digitales pour la réalisation de ces papiers condamne les migrant.e.s à l'errance (systèmes Eurodac et Dublin II) et combien l'arrivée à Athènes est douloureuse pour tous. La cérémonie d'adieux touchants organisée dans le port de Mytilène avec les migrant.e.s en partance pour Athènes a été une lamentable mascarade à laquelle nous n'aurions jamais dû prendre part, alors que nous connaissons les souffrances qui les attend de l'autre côté. Lutter pour l'obtention de papiers ou de laisser-passers est contraire à nos positions libertaires.

Si au camps de Calais (France, juin 2009) l'activisme était d'avantage prévu, c'est le blocus policier qui a empêché en grande partie l'action. Mais les milliers de flics ne sont pas seuls responsables de l'apathie du campement, car beaucoup étaient venus en touristes ou pour expérimenter une fois de plus l'autogestion, laquelle se résume bien trop souvent à la construction de cabanes et à la consommation de bières au coin d'un feu de bois. L'ambiance baba-cool qui régnait au camp entrait totalement en contradiction avec notre envie de dénoncer l'étau sécuritaire dont nous étions victimes. Aucune action collective n'a été entreprise pour dénoncer avec force l'oppression policière dont nous faisions l'objet.

Un autre aspect du problème est l'infantilisation et les rapports paternalistes à l'égard des migrant.e.s. Nombre de personnes considèrent la personne dépourvue de papiers comme devant faire l'objet d'une protection particulière, alors qu'on a pu observer combien ceux-ci souhaitaient s'investir dans la lutte avec la même intensité que les activistes radicaux. L'absence ou la possession de papiers ne devraient pas constituer un obstacle à la prise en compte de l'humain.e : en considérant les migrant.e.s comme plus vulnérables parce que dépourvus de papiers, on admet la valeur sécuritaire des passeports et cartes d'identité et on leur donne une raison d'exister.

Sans rejeter les camps no border, on souhaiterait inviter tout un chacun.e à ne pas reproduire les mêmes erreurs qui les transforment en forums altermondialistes et médiatiques. Il est important que le concept no border, qui se bat non seulement pour l'ouverture, mais aussi l'abolition des frontières et des papiers, n'échappe pas davantage aux anarchistes et libertaires. C'est une conception radicale du combat contre le contrôle et la xénophobie institutionnalisés et ça doit le rester. Laissons les humanitaires gérer leur soins palliatifs et ne les laissons pas prendre le pouvoir sur nos modes de lutte.

Ian.

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