Escapade sur les frontières orientales de l'Europe

Publié le par Ian

 

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Entre la Serbie et la Hongrie

 

Après un séjour de trois semaines auprès des harragas de Grèce, il nous tardait d'aller fouiner le long de la frontière orientale de l'Europe. On voulait savoir à quoi pouvait bien ressembler l'enceinte de la citadelle et ses dispositifs de surveillance. L'idée était de voir les agents de Frontex en action.

 

On se pose d'abord à Subotica, en Serbie, à quelques kilomètres du poste-frontière de Horgoš vers la Hongrie. De là, on s'organise une escapade vers la frontière, en évitant les grosses routes. Nous voulons éviter les postes de contrôle et nous confronter à ce qu'on croit être une frontière grillagée et surveillée par des tours de contrôle. Après une brêve entrevue dans un champ de navets avec des paysans ukrainien, nous suivons une petite voie ferrée qui relie la Serbie au petit village hongrois de Röszcke. Le long de la voie, de vieux miradors abandonnés dominent les champs. A force de marcher sans voir un seul garde-frontière, nous commençons à nous demander si nous sommes toujours en Serbie. Nous sommes persuadés qu'à un moment donné nous tomberons nez à nez avec un grillage ou des barbelés.

 

C'est seulement après avoir traversé une route et alors que nous approchons d'un village visiblement hongrois que nous sommes rejoins par une jeep de la police hongroise (Rendörseg). Deux gardes (un homme et une femme) en sortent en courant dans notre direction, visiblement alertés par notre présence. On s'explique, on leur dit que nous nous sommes trompés, que nous ne savions pas. Il vaut toujours mieux jouer aux cons. L'homme est méfiant, mais la femme est sympa. Elle regarde nos passeports européens et ne sait pas comment réagir : c'est pas tous les jours que des européens entrent illégalement en Europe. Elle finit par appeler le poste-frontière.

 

Très vite, une seconde jeep s'approche. En sort un agent de la police serbe et... un agent de la PAF française, avec un brassard Frontex au bras. Nous n'avions pas espéré mieux ! Il nous aborde avec un sourire faux et nous demande comment on est arrivés là, nous confirme que nous avons violé la frontière. Nous comprenons alors que la frontière en question n'est matérialisée que par quatre pierres blanches disposées de part et d'autre de la voie ferrée. Ils mène alors son enquête sur nous en posant une série de questions sur notre ville d'origine. Qui est le maire ? Où se trouve le café Machin ? Puis il prend une photo de nous, ce que nous pouvons difficilement refuser si nous voulons continuer à passer pour de banals touristes.

 

Finalement, nous sommes emmenés au poste frontière pour signer des documents. Dans le poste, à côté des toilettes, nous entrevoyons un local de rétention avec une personne derrière les barreaux. Mais nous sommes bientôt pris en charge par la police hongroise qui nous fait payer 10 000 forints d'amende pour avoir « quitté illégalement la Serbie ». Le comble !

 

Le soir, alors que nous quittons la Hongrie et après avoir galéré pour trouver une poste où payer notre amende, nous repassons par le poste-frontière et tentons de faire du stop pour rejoindre Subotica. Les gardes serbes nous chassent plus loin sur l'autoroute. Sur un pont, deux jeeps serbes surmontées d'un radar et pourvues d'écrans de contrôle scannent la campagne. Notre passage, au milieu de la nuit, nous amène à être à nouveau contrôlé, mais sans soucis cette fois...

 

Les jours suivants, installés à Szeged dans le sud de la Hongrie, nous louons des vélos pour suivre plus de 30 kilomètres de frontière, afin de vérifier si effectivement aucune barrière ne matérialise la frontière de l'Europe. Entre Röscke et Tompa, plus à l'Ouest, nous ne trouvons que des pierres blanches espacées les unes des autres de 30 à 50 mètres.

 

La frontière n'est donc pas visible ! Nous n'avons vu aucun migrant non plus.

 

 

Transcarpathie

 

On quitte la Hongrie pour l'Ukraine. L'un de nous part vers la Pologne pour « visiter » le siège de Frontex à Varsovie. Nous ne sommes plus que deux.

Arrivés en Ukraine sous la pluie, nous nous installons à Uzhgorod, deuxième ville de Transcarpathie. Ici aussi, les flux migratoires sont invisible. Nous mettons du temps à entrer en contact avec des migrants, mais finissons par y parvenir grâce à l'aide des membres du Comité d'Aide Médicale de Transcarpathie (= CAMZ, en ukrainien on dit Zakarpathie), une petite association indépendante (ce mot prend tout son sens lorsqu'on rencontre les autres associations de la région) qui s'investit auprès des migrants, mais aussi et surtout auprès d'enfants handicapés. Le comité participe aussi à une veille critique des frontières de l'Europe sur Internet, le projet Bordermonitoring Ukraine. Les deux jeunes femmes qui y travaillent nous aiguillent vers un jeune bangladeshi, qui est employé comme traducteur auprès des autorités. Il nous présente des afghans. Nous rencontrons aussi des somaliens. Ils ne sont pas nombreux, tout au plus 30 de chaque communauté. Ils vivent dans différents appartements qu'ils partagent à plusieurs (entre 6 et 10, pour 1100 UAH/mois = 100 euros). Ils sont plutôt méfiants, n'osent pas trop parler d'eux. Mais ils finissent par nous raconter un peu leur parcours, depuis la Russie, dans la forêt pour traverser vers la Slovaquie, puis l'arrestation et le rappatriement. Ils nous expliquent comment ça se passe dans les camps de rétention ukrainiens...

 

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La frontière entre l'Ukraine et la Slovaquie modélisée par Migreurop

 

L'Ukraine ne donne pas l'asile. De façon générale, elle ne donne pas grand chose, voire rien du tout. Les migrants arrivent cachés dans un camion, puis tentent très vite de passer en Pologne ou en Slovaquie. Les passeurs les débarquent dans des caches en pleine forêt, puis leur montrent le chemin par la montagne pour passer la frontière. Mais après des heures de marche, ils finissent le plus souvent par être arrêtés par les gardes frontières. Un somalien accuse les gardes ukrainiens d'organiser eux-mêmes le trafic, s'appuyant sur des photos de soldats qu'on lui a présenté au moment de son arrestation par les gardes slovaques.

 

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Ramenés régulièrement aux gardes ukrainiens, les migrants sont alors enfermés au camp (« Temporary detention center ») de Chop pour 6 mois (15 jours pour les ressortissants de la C.E.I.). Les mineurs sont transférés au « baby lager » ou au centre ouvert (« Accomodation center ») Latoritsa de Mukachevo. A Chop, les conditions d'accueil sont limite, les migrants doivent acheter leur eau à la bouteille (20 UAH = 2 euros). Quand ils sortent des camps et font une demande d'asile, ils obtiennent un récépissé (dovidka) rouge valable 2 mois, renouvelable le temps de la procédure. Après le refus de la demande d'asile, ils recoivent un récépissé vert valable 2 mois, renouvelable le temps du recours devant un tribunal. Ce dernier papier, que la plupart des migrants ont en poche, est généralement renouvelé indéfiniment, puisque la décision de justice n'est jamais rendue. Ils n'ont donc aucun statut leur permettant de travailler. Certains vont jusqu'à Odessa pour travailler de façon saisonnière sur les marchés, parce qu'en Transcarpathie le chômage atteint déjà des records parmi les ukrainiens, alors il est impossible de trouver quelque travail que ce soit.

 

 

Les migrants que nous rencontrons nous évoquent tous la souffrance psychologique qu'implique l'attente et l'absence d'issue. Ils n'ont plus d'argent pour retenter la traversée et ne trouvent aucun travail. Certains attendent depuis plus de deux ans, d'autres sont là depuis cinq ans. Le soir, ils ont peur de sortir de l'appartement, évoquent les agressions régulières de la part de skinheads. Un somalien nous confie que dans ces conditions, la guerre dans son pays d'origine lui paraît moins douloureuse que l'attente en Ukraine : il estime que dans cet état, sa vie n'a aucun sens.

 

Comité Régional pour l'Immigration

 

Nous décidons d'aller voir les centres de rétention de Mukachevo et d'y rencontrer l'association Neeka. Nous n'arrivons pas à entrer dans les centres, mais rencontrons les responsables de l'association qui les « gère ». Ceux-ci se ventent d'avoir accumulé des partenariats avec le HCR, l'OIM  et d'autres organisations collabo et de travailler main dans la main avec les autorités locales et la police. Ils nous racontent qu'ils vont souvent chercher les migrants interpellés à la frontière pour les amener aux centres, lorsque la police le leur demande par téléphone. Pire, ils cherchent à construire des partenariats avec des associations européennes pour obtenir des subventions sur un projet de réadmission Europe-Ukraine-Russie ! Nous comprenons également qu'ils se partagent avec Caritas la gestion des centres de rétention de Transcarpathie : Caritas intervient à Chop (centre fermé) et Lutsk (centre « ouvert » de 8:00 à 21:00), Neeka au « baby lager » (centre fermé) et à Latoritsa (centre « ouvert » de 8:00 à 21:00). Etant donné qu'ils en sont les gardiens, nous pensons qu'ils devraient pouvoir nous laisser entrer dans le centre « ouvert » de Latoritsa, qui habituellement peut accueillir des visiteurs. Mais étrangement, notre visite ne semble pas possible, quand bien-même nous connaissons un afghan qui y réside...

 

 

LIRE LE DERNIER RAPPORT DE BORDER MONITORING UKRAINE :

 

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La ville des tsiganes

 

Avant de quitter Mukachevo, je reste seul pour faire un tour dans un quartier qui avait attiré mon attention. Sur le plan de la ville, il est appelé « Tsiganskij Tabir » (campement tsigane). Cet endroit incroyable est en réalité une ville habitée par près de 5000 rroms originaires de Hongrie. Entièrement construit à la main et fait de briques de terres, parcouru par des chemins de boue et sans approvisionnement en eau, l'endroit apparaît comme une immense zone de relégation. Mais ses habitants, eux, sont chaleureux et vivants comme personne. Leur accueil est inoubliable !

 

Je n'y suis pas resté longtemps, mais je compte bien y retourner.

 

 

 

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TSIG006L'église construite par Neeka

 

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