De la posture schizophrène...

Publié le par Ian

 

bocalVivre en société capitaliste lorsqu'on est anarchiste, c'est un compromis quotidien. Ne pas se mentir, ne pas jouer le jeu, c'est déjà en soi une lutte. Et avant tout une lutte contre soi-même, pour ne pas céder à la facilité du renoncement. Lutter n'est pas facile, il faut bien l'admettre. Mais ce n'est pas non plus un sacrifice, car à se sacrifier on finit en martyre. Et le martyre, s'il a choisi consciemment ce rôle, est avant tout un prétentieux. Il fait croire qu'il donne sa vie, alors qu'en réalité il négocie sa sortie du jeu, s'arrange pour quitter la scène avec les honneurs. Et les honneurs, c'est pour les m'as-tu-vu. On n'en dira pas plus.

 

Lutter, c'est se fixer des principes moraux (la morale on n'y coupe pas, mais il vaut mieux ne pas l'imposer aux autres) pour la vie de tous les jours, c'est refuser certaines choses et ne pas s'en laisser imposer par autrui. Et bien souvent, ce sont des actes symboliques, parce qu'on ne peut pas survivre en milieu hostile si on n'accepte pas un minimum de choses qui le composent. Alors on refuse certaines choses symboliquement, et on en accepte d'autres parce qu'on y est contraint pour survivre. On ne bouffe pas à MacDo ou au resto, mais on tire au distributeur de billets. On ne parle pas aux flics, mais on reçoit des sous de la CAF. On saute les portiques du métro, mais on a la carte d'identité dans la poche. On vit en squat, mais on roule en bagnole... Alors évidemment, on peut restreindre au maximum, mais on atteint vite certaines limites : parce que si on refuse tout, on en bave. Tout simplement.

 

D'abord y'a le travail. Autant qu'on peut, on l'évite. Mais c'est quand même plus facile si y'a des sous pour payer les frais de notre activisme : se déplacer, se payer sa bombe de tag, imprimer des affiches, payer les amendes... Et bien souvent, quand on s'en tire sans bosser, y'a toujours quelqu'un dans l'entourage qui paye pour nous, ou d'autres qui bossent pour qu'on fasse la récup. Pas toujours facile à accepter, mais le droit à la paresse est précieux : on n'est pas des forçats. Notre vie ne se résume pas à aller au turbin pour se payer à bouffer. Alors souvent, on trouve un boulot à mi temps, un taf qui n'en demande pas trop. Dans le social ou une coopérative, dans une bibliothèque ou sur le marché. Un peu de temps en temps ou alors comme saisonnier. Voire même surveillant ou éducateur (déjà les termes font rêver). On cherche des planques, mais au final on bosse quand même. Et si on ne bosse pas, on accepte de se poser tous les mois sur le fauteuil de l'agent Pôle Emploi pour le convaincre qu'on est bien « chercheur d'emploi ». Sinon, couic-couic, radiation !

 

Et puis y'a le logement. Payer un proprio, jouer le jeu de la propriété, tourner la clé dans la serrure et pianoter sur le digicode à chaque fois qu'on rentre et qu'on sort, avoir son cocon alors que des gens dorment sur le trottoir... Franchement, qui aime ça ? Il faut vraiment être con pour bien le vivre. Et pourtant, tous les anars ne vivent pas en squat. Il faut le vouloir de se poser dans un endroit expulsable à tout moment et vivre avec le minimum, consacrer une partie de sa vie à protéger son lieu. Sans compter que ça peut finir en huis-clos sécuritaire cette histoire : on ne peut pas laisser rentrer n'importe qui, alors certains squats assument le « face control ». Est-ce utile de commenter cette dérive ?

 

Et aussi tant d'autres choses. Le refus de l'aumône par exemple. On dénonce la charité parce qu'elle instaure un rapport marchand entre ceux qui possèdent et ceux qui manquent, parce qu'on sait que ça n'améliore pas la vie du « mendiant », et parce que secrêtement on se prend à penser injustement qu'il ferait mieux de se révolter avec nous, plutôt que de survivre en silence. Mais bien souvent, on tire de notre poche quelques sous, un ticket resto ou une clope, juste parce que ça nous paraît plus humain que de sortir l'affreuse rengaine « désolé, j'ai rien sur moi » en tirant sur le coin de son pantalon.

 

La famille elle aussi nous rend coupable de compromis. Entre les cadeaux pour les fêtes à la petite cousine, le weekend dans la propriété de papa et maman, le mariage de la tante et les bonnes bouffes en réunion de famille, on ne peut pas dire qu'on y échappe tous. Pour peu qu'ils soient catho ou réacs, voire même staliniens (désolé, c'est la même chose) et c'est l'horreur. Alors on se dit que c'est pour eux, que si ça ne tenait qu'à nous... Bref, la bonne vieille théorie du Bien Commun. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour éviter le conflit en famille alors qu'on fait tout pour le provoquer en temps normal avec les cons.

 

Et c'est sans compter les discussions à n'en plus finir, le plus souvent avec des gens qu'on estime, parsemée de « il faut bien quelqu'un qui décide » ou « de toute façon on ne peut rien changer », de « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » et de « qu'est-ce que tu proposes ? ». Ou encore « lutter c'est bien, mais les extrêmes c'est mal », « les gens ne veulent pas être libres », « et si c'était ta fille ? », « il faut bien qu'il y ait des policiers », « sans gouvernement, c'est le chaos », « estime toi heureux, regarde comme ils vivent en Somalie », « à ton avis pourquoi les roms ont des grosses voitures », « les caméras ne me dérangent pas, je n'ai rien à me reprocher », « et ma liberté d'étudier ? », « vous exagerez toujours tout », « tu travailles toi? », « oui, mais ils nous prennent en otage », « y'a un gars que je connais, il gagne plus avec le chômage qu'en travaillant », « ils font des enfants pour toucher les allocs », etc.

 

Devant ce vomis facho-citoyenniste, on est souvent sans voix, tellement les arguments volent au raz du sol. Alors souvent, on fait silence, on se dit que ça ne sert à rien d'user sa salive. Surtout, on veut éviter de se fâcher à chaque fois, parce que ça gâche la soirée. Alors on parle de tout et de rien en buvant de la bière (pas capitaliste, la binouse, attention) et en fumant un joint (cultivée localement, bien évidemment). Au final, tout ça ressemble pas mal à un renoncement...

 

Et pourtant Mao (oui, on peut citer les tyrans pour appuyer ses théories) disait que « le révolutionnaire doit être parmis le peuple comme un poisson dans l'eau »*. Certains anarchistes ont repris à leur compte cette maxime rouge (très juste, au passage) pour défendre l'idée qu'adopter une posture schizophrène est stratégique. Accepter certains compromis, temporairement et en toute conscience, feindre d'appartenir à la foule apolitique pour cultiver en secret sa dissidence, est alors envisagé comme un moyen de défense et d'attaque simultanés : on se protège de la répression tout en poursuivant ses efforts de résistance par ailleurs.

 

« Recommencer veut dire : habiter cet écart. Assumer la schizophrénie capitaliste dans le sens d’une croissante faculté de désubjectivation. Déserter tout en gardant les armes. Fuir imperceptiblement. Recommencer veut dire : rallier la sécession sociale, l’opacité, entrer en démobilisation, soutirant aujourd’hui à tel ou tel réseau impérial de production-consommation les moyens de vivre et de lutter pour, au moment choisi, le saborder. »

 

dans« Comment faire ? » de Tiqqun

 

Eviter autant que possible la corruption par le capitalisme ambiant est un réflexe naturel, mais il ne faut pas culpabiliser si l'on n'y parvient pas. Au contraire, apparaître aux yeux des autres comme rempli de paradoxes et de faiblesses idéologiques évite que notre activisme politique soit pris trop au sérieux et qu'on soit placé immédiatement sous contrôle. La poursuite de la lutte dépend de notre liberté d'agir, elle est intimement liée à la nécessité de ne pas se rendre visible : on ne combat pas à découvert sur un champ de bataille si l'on ne veut pas finir en martyre.

 

La lutte, si elle est sincère, peut bien souffrir des faux-semblants, à condition de ne jamais se corrompre.

 

 

A bon entendeur.


 

 

* Les barbouzes du renseignement intérieur ont repris cette citation pour justifier la nécessité de développer le contrôle de la population. Si le révolutionnaire est dans la population comme un poisson dans l'eau, alors la contre-révolution repose sur la nécessité de "tenir le bocal". C'est sur ce principe que s'est appuyée la Doctrine de la Guerre Révolutionnaire appliquée par l'armée française en Algérie.

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clovis simard 06/02/2012 19:23

Mon Blog(fermaton.over-blog.com),No-30, THÉORÈME SURVIVRE. - On ne peut pas mentir......!!

Wilbi 16/01/2012 14:49

J'aime bien le ton de ce billet, et sa réflexion. C'est pas facile de mettre en accord ses principes avec un monde pareil. Personnellement, je suis dans le renoncement. En désaccord avec pas mal de
choses dites sur ce blog (pas toutes...), j'ai encore des vieux rêves qui pour vous sont peut-être des illusions. Quand je lis ce genre de textes, je me pose quand même des questions. J'apprécie
cette manière d'exposer ses contradictions et de la difficulté d'y faire face.