Adieux au milieu

Publié le par Ian

Un très bon texte de réflexion repris sur murmures :


« - Eh mec, t’es un révolutionnaire !

 

- Individuellement, ça ne veut finalement rien dire, c’est un mouvement collectif, on est révolutionnaire dans un moment où tout est possible. »

- Boris Lamine (texte collectif), Il fera si bon mourir


Ma formation politique, ma découverte des luttes collectives, je l’ai fait dans un endroit bien particulier. Cet endroit, c’est compliqué de lui mettre une identité bien claire, parce qu’il bouge tout le temps, il se transforme rapidement et il est assez flou, finalement. C’est l’ilôt étrange des révolutionnaires sans étiquettes officielles, des radicaux non-organisés. En fait, des étiquettes et des organisations, il y en a, mais elles n’existent pas officiellement, elles ne sont pas visibles pour l’extérieur. Pas de NPA, pas de Fédération truc ou d’Organisation machin. J’ai grandi politiquement dans cette étrange maison peuplée d’anarcho-machin, d’insurrectionalisto-trucs, d’anti-gauches, d’autonomes, … Il y a encore des tas d’autres qualificatifs comme ça, qui amènent souvent plus de questions qu’ils ne clarifient de positions. C’est le genre de mots qu’on utilise dans cette maison.

 

J’ai grandi là-dedans pendant très longtemps, et puis j’ai commencé à m’y sentir à l’étroit. J’y trouvais de moins en moins de réponses et de plus en plus de questions. D’une certaine manière, c’était étrange, parce que la maison s’agrandissait, il y a avait de plus en plus de gens. Mais c’était comme si, même avec plus de gens, c’était toujours aussi petit et limité. Je n’étais pas le seul à avoir ce ressenti. En fait, je crois bien que progressivement, tout le monde a commencé à se sentir un peu étouffer là-dedans. Cette maison a commencé à devenir le milieu, un endroit dans lequel personne ne se sentait vraiment à l’aise. Un endroit qui nous enferme petit à petit mais dont on ne sait pas comment sortir, à la fois confortable et limitant.

 

Je ne me suis pas rendu compte à l’époque, mais la création de ce site, le début de ce projet d’écriture était pour moi une manière de sortir de ce milieu. Je n’ai pas imaginé de rupture radicale dans ma tête, mais j’ai commencé à dévorer des livres, à rechercher des réponses dans beaucoup de directions, et je me suis petit à petit éloigné de cette maison sans trop y penser, en suivant les directions sur lesquels j’étais emmené. Ce n’est que très récemment que je me suis rendu compte du chemin que j’avais suivi : en causant avec des camarades, en parlant du milieu, je me suis rendu compte que j’en parlais comme d’une réalité extérieure que j’observais plutôt que comme un environnement qui m’entourait. Un regard extérieur, assez détaché. En tout cas, je ne plaçais plus aucune de mes perspectives dans des dynamiques qui auraient été liées à ce milieu : je faisais mes trucs dans mon coin, avec mes camarades, simplement.

Alors voilà, là, je me retrouve dans la position surprenante (pour moi), d’y voir d’un coup beaucoup plus clair au sujet de ce fameux milieu. J’ai même l’impression d’avoir des leçons politiques à tirer de tout ce chemin.

 

Cette question de sortir du milieu est centrale dans ce milieu lui-même depuis quelques années, et je crois qu’elle a un sens temporel précis, qu’elle correspond à un moment de bascule, à une transition entre deux situations très différentes. Pour moi, c’est bien parce qu’elle correspond à une transition difficile et nécessaire qu’elle est un sujet essentiel de discussion depuis tout ce temps. Ce que j’essaie de dire, c’est qu’il ne s’agit pas de tempête dans un verre d’eau. C’est toujours facile de prendre de haut toute cette histoire et de se moquer des « révolutionnaires professionnel-le-s qui se regardent le nombril« , quelque chose dans le style. Mais je pense que c’est une erreur : comment sortir du milieu, c’est un problème politique concret qui se pose dans beaucoup de situations, et il sert de révélateur à de nombreuses questions politiques fondamentales.

 

Les premières réflexions que j’ai eu l’occasion de lire sur le sujet voyaient en général cette question comme une affaire de positions politiques. Si on se retrouvait par moment enfermé-e-s politiquement dans des milieux, c’est parce qu’on ne se posait pas les bonnes questions, qu’on avait pas trouvé la position juste, l’analyse correcte qui allait nous permettre de « parler plus largement aux gens« . En général, ça débouchait sur des discussions houleuses sur ce que pouvait bien être l’analyse en question. Ces discussions ont pu s’étendre sur des années, mais n’ont jamais débouché sur l’ouverture théorique recherchée.

 

Une autre direction d’élargissement envisagée, c’est la communication. Nos théories sont justes, nos bases sont solides, mais on ne communique pas assez, on ne va pas assez à la rencontre des gens pour les convaincre. Cette position va en général correspondre à la volonté de certains collectifs d’être les plus présentables possibles, de travailler à faire parler d’eux. Tractages, journaux, sites internets, listes de diffusion, tables de presse, tout le tralala. Travail de titan, travail épuisant, qu’on finit par lâcher au bout d’un moment en général, parce qu’il débouche très rarement sur des élargissement réels des collectifs.

 

Globalement, dans les deux cas, l’idée, c’est un élargissement (une massification si on est passé-e par la LCR) : au bout d’une certaine masse de gens impliqué-e-s, il ne s’agira plus tant d’un milieu que d’un mouvement large, et on arrêtera d’étouffer. De l’air et de l’espace par le nombre, quoi. Je n’ai pas l’impression que ce genre de stratégie a vraiment fonctionné. Comme je l’ai déjà dit plus haut, même à plus nombreux/ses, la même impression d’étouffement persiste, et un élargissement réellement massif et rapide ne s’est jamais produit. A chaque mouvement social (CPE, LRU, retraites, …), il y a toujours l’espoir que ça se débloque enfin, mais ça ne se produit pas vraiment, et la logique du milieu revient quand la vague est passée. En fait, on se retrouve assez proche de pratiques gauchiste assez traditionnelles, et l’ex-LCR/NPA ou LO sont bien là pour démontrer l’impasse à long terme de ce genre de choses.

Je ne suis pas le seul (loin de là !) a voir constaté l’échec de tout élargissement du milieu. Pour répondre à cette impossibilité, d’autres personnes ont commencé à envisager une perspective plus radicale, une sorte de dépassement du milieu.

 

A mon sens, cette perspective de dépassement est portée de la manière la plus forte par toute la branche tiqunienne. Dans cette perspective, le milieu n’est pas tant quelque chose à élargir que quelque chose à laisser derrière soi, à détruire méthodiquement. J’ai déjà mentionné le texte de Tiqqun sur les « communautés terribles« , qui possède une sacré rage, une volonté forte de destruction de nos rapports existants. Ce qui est particulièrement bien vu dans Tiqqun, c’est l’idée qu’il n’y a aucune différence entre le milieu révolutionnaire-radical et le reste du monde qui nous entoure, que l’attaque contre ce milieu est tout aussi nécessaire que l’attaque contre les banques. Qu’il faut commencer à retravailler ce qui est proche de nous, plutôt que ce qui est loin. Mieux que ça, le processus de destruction de l’Empire (pour reprendre leurs mots) est le processus même de dissolution des « milieux » qui nous enferment. En commençant à attaquer les milieux, on commence à attaquer l’Empire.

 

La force et la faiblesse de ce genre de textes se trouve à mon avis, dans leur volontarisme. Tout est simple, il suffit de commencer à s’organiser, à vouloir dépasser le milieu actuel, et on est sur la bonne voie. Ce n’est ni une question de ligne politique, ni une question de propagande, mais une question de volonté. C’est un autre aspect de la critique que je peux faire de Tiqqun : le milieu, comme le capitalisme, n’est pas vraiment analysé, il est surtout décrit et dénoncé. Du coup, sans analyse, le dépassement ne peut se faire que par l’approche bourine : on pousse jusqu’à ce que ça s’effondre, en espérant pousser suffisamment fort. C’est séduisant, parce qu’on peut commencer là tout de suite, sans trop se poser de questions, mais, au bout d’un moment, on s’épuise forcément à pousser dans le vide.

 

Non seulement cette logique volontariste me semble inefficace, mais elle a des conséquences terribles sur les relations que nouent les gens. C’est assez connu, le volontarisme, ça vire assez facilement à la parano quand ça ne fonctionne pas. Du coup, c’est assez facile que ce genre de perspectives débouchent sur des chasses à qui ne veut pas assez, sur des concours de radicalisme. Il faut prouver qu’on a la volonté de sortir du milieu, il faut donc être à la pointe de la radicalité, causer conflit, violence et offensive (ça peut même tourner au militarisme un peu crade, voir un texte récent pour un exemple). Tout ça fait qu’à la fin, le serpent se mord la queue, puisque cette pression à la radicalité finit par récréer le milieu qu’on voulait dépasser. La boucle est bouclée.

 

Tout le débat houleux autour de la tactique de défense des inculpé-e-s de Tarnac traduit, à mon avis, la tension entre ces multiples stratégies de sortie du milieu. Les inculpé-e-s de Tarnac jouent à la fois du dépassement radical et de la volonté d’élargissement. Le résultat, c’est un double discours assez étrange, où les positions changent entre discours « internes » (au milieu), et discours adressés à l’extérieur. Ce qui fait qu’illes se retrouvent à la fois attaqué-e-s parce qu’il ne sont pas assez radicales et radicaux, mais qu’illes ont quand même à subir la marque du ou de la « terroriste« . Bien sûr, on peut dire que cette stratégie est souple, pragmatique, mais les grincements et les tiraillements se font quand même sentir au fil des changements.

 

Ce que je vois de commun à toutes ces tentatives de sortir du milieu, c’est qu’elles sont internes, qu’elles partent de l’intérieur. Malgré la critique radicale du milieu que peut faire Tiqqun (par exemple), c’est quand même un texte qui s’adresse au milieu. Sa suite logique, l’Appel a, de la même manière, été diffusée à l’intérieur de ce milieu que le texte descendait en flamme. Ce qu’il y a d’implicite, c’est que la destruction du milieu viendra du milieu lui-même. Envers et contre tout, même en réduisant (textuellement) ce milieu en cendres, c’est en partant de ce milieu que sont envisagées les choses, et ces textes multiplient les références à des discussions internes et anciennes, à des personnages notoires, à des positions connues, …

 

Comme on sort de cette perspective interne, alors ? Sur quels éléments extérieurs on peut s’appuyer ? Pour moi, le milieu existe et est à dépasser, parce que le milieu n’est formé de rien d’autre que des limites de nos luttes. S’il est aussi étouffant et frustrant, c’est parce qu’il représente toujours un échec, un reflux, un retour à quelque chose de plus limité. S’il nous colle toujours aux basques, c’est parce qu’on a pas encore réussi à transformer ce monde. Le milieu, c’est l’endroit où l’on préfère parler parce que porter une parole politique entendable dans un espace plus large est tellement plus difficile. Collectivement, on vient de traverser vingt ou trentes années de recul constant des luttes, d’échecs et d’invisiblité. Le milieu, c’est le point de regroupement parmi tous ces échecs, l’endroit où on revient parce qu’ailleurs, la confrontation est trop rude. La relation d’amour-haine qu’on peut avoir avec lui me semble venir de là, dans l’irritation qui grandit face à quelque chose qui est à la fois complètement nécessaire et totalement insuffisant.

C’est parce que ce milieu représente les limites de nos luttes que sortir du milieu ne se fera pas à partir du milieu, mais dans le développement de la nouvelle séquence historique qui commence en ce moment. Pour la première fois depuis des années, collectivement dans le monde, nous sommes à l’offensive. Le dépassement du milieu, il est là, en acte, dans les nouvelles luttes qui se développent. Des paroles radicales qui ne rencontraient aucun écho auparavant sont maintenant diffusables et diffusées. Le milieu disparaîtra quand plus personne n’en aura besoin, quand nous n’aurons plus besoin de nous replier. La sortie du milieu n’est pas un choix, mais une réalité progressive qui se développe avec nos luttes, dans nos luttes. La sortie du milieu n’était même pas une possibilité il y a quelques années, et elle deviendra une réalité d’ici quelques temps, parce que ce milieu est pris dans un mouvement historique plus large. Ce n’est pas une question de propagande ou de volonté, mais de processus collectif.

 

La rôle du milieu a toujours été de nous permettre de nous regrouper et de souffler. Plus on gagne en force, moins on en a besoin. Et c’est très bien comme ça.

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virgule 11/10/2011 09:06


Peut-être que ce qu'il nous manque, c'est un peu de naïveté.

Un exemple très actuel, c'est celui des indignés. j'ai été le premier à critiquer, de la naïveté, de l'inexpérience, des premiers résultats (les revendications de Madrid, très molles, et à
l'encontre totale d'un projet d'émancipation) ont été décevant. Et alors? On jette le bébé avec l'eau du bain?

Si j'acceptais d'être un peu naïf, j'y verrais une des premières démarches réellement internationaliste depuis un bail, et ce que j'y vois surtout, c'est qu'à force de critique "expérimentée", j'ai
finis par laisser ça de côté.

Un autre aspect, plus abstrait, est peut être dans l'obsession de la forme, et de la fin. On cherche une fin formelle à ce qu'on fait. L'application immédiate de projets révolutionnaires. mais
"individuellement, la révolution , ça ne veux rien dire". Le(s )milieu(x,) c'est individuel, ça a une place dans l'espace et le temps. Il faut peut être admettre que chaque forme de lutte est
temporelle, et n'est qu'un début ou une transition, vers une nouvelle forme, qui reste à inventer (personne n'a de solution toute faîte, méfions nous des prophètes...)


Lola 05/10/2011 17:29


Long au démarrage, la fin est surprenante...
Ton texte n'opère aucun dépassement, si ce n'est de dire qu'au fond, les choses se passent déjà, et qu'il n'y a donc pas a trop s'inquiéter.
Si je partageais sincèrement tes/vos observations, c'est un constat, statique et figé.
Il y a de quoi faire pourtant.
Je n'ai pour ma part pas de solution toute faite.
Cependant, je ne peux me laisser croire que ça ira, comme ça, vu les innombrables dégâts visibles des effets de milieu. Faire un pas dans ce qui ne conforte pas nos positions, s'affronter à un
réel, à un impossible, c'est déjà trouver quelques instruments pour une politique d'un certaine impuissance qui donne de la force...